"L'imprévu ne venant jamais à soi, il faut le traquer partout. Le mouvement féconde l'inspiration"

Sylvain Tesson, La panthère des neiges

Chercher le jour
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        AU DEBUT DE CETTE ENTREPRISE, il y a une grande colère. Mes poings serrés dans mes poches, mes poumons tassés sur eux mêmes, qui voudraient respirer. Quelque chose de sec dans ma gorge qui, sans que je m'en rende compte a lentement contaminé ma voix. Cela assèche mes mots, affûte mes consonnes, jusqu'à en faire grincer mes syllabes. On ne s'y trompe pas : c'est bien l'amertume qui a déteint sur mon expression, mot à mot.

Amertume ? De découvrir que, les années à venir, je vais être ballottée en Île de France ; que ce voyage ne sera pas un choix ; qu'il est des plus incertains et des plus inconfortables. Pourtant, l'Île-de-France a un nom poétique : mais derrière ce patronyme se cache beaucoup de banlieues sans âme, de villes mortes. Le Grand Paris, qui innerve les franges de la capitale de stations de ReR toujours plus nombreuses, n'a de grand que le nom. Dans ses veines ferrées, où glissent des rames mécaniques, où roulent des trains, des gens, des âmes, ce n'est pas vraiment la vie qu'on insuffle. Paris, en grande ogresse, absorbe cette énergie, s'étend, et engloutit peu à peu l'âme des territoires qui l'environnent.

La colère ? De ne pas pouvoir fuir, de ne pas pouvoir choisir. D'être acculée. Et au plus profond de cette amertume, commence alors à grandir le deuxième sentiment à la source de cette entreprise : l'espoir. Car je ne renonce pas facilement à chercher le jour. Alors, même captive d'affectations, tributaire de circulaires administratives, de chiffres, je ne renoncerai pas à la faim de courir le monde . Je ne laisserai pas la grisaille des banlieues gagner mon coeur. Et toujours, sans cesse, je cultiverai cette quête de villes vivantes. Je me laisserai emporter par leur pouls désordonné qui pulse joyeusement dans les rues, les places, aux terrasses et sur les ports. Je promènerai mes semelles où le vent me poussera, mais toujours vers des villes où la vie, même fragile, même tapageuse, même agaçante, s'exprime avec goût, et parfois fureur.

 

Caen en est le premier exemple.

(Novembre 2020)

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