Les amants bleus, Chagall (détail)

      Troisième article dans la série Désir(s), qui s’insurge contre la répression de l’homosexualité. Cette fois-ci, je m’intéresse aux écrivains qui ont su tisser en mots le désir homosexuel pour en exprimer la beauté sous toutes les coutures. Qu’il s’agisse de l’autobiographie, de l’enquête sociologique ou de la fiction, vous découvrirez des histoires marquantes dans petite cette anthologie personnelle : elles mettent à mal les stéréotypes qui concernent l’homosexualité.

L’amour dévorant : Le corps lesbien, Monique Wittig

                                       

 

 

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    Curieux objet littéraire que ce livre édité aux éditions de minuit. Ce sont des phrases haletantes qui esquissent un portrait de l’amour entre deux femmes. Je me demande si ce livre ne se veut pas une incarnation du désir-même. Certaines pages sont envahies par de très gros caractères qui incrustent dans notre rétine des parties sanctifiées du corps féminin.

J’ai eu l’impression que ce livre était une sorte d’incantation, d’exaltation. La narratrice semble comme envoûtée par ses sensations et son langage est presque chamanique.

Tes pieds nus touchent les calices et les anémones en marchant. Les mufliers rose parme blanc jaunes arrivent jusqu’à tes cuisses. Des dahlias rouges feu orange jaune arrivent à tes épaules. Les iris violets écrasés laissent de longues traces sur l’envers de tes bras. Tu t’avances dans une allée bleu outremer.

      Ici, le désir est métaphorisé comme une dévoration au fil des pages. Une lecture troublante qui vous fera perdre vos repères.

 

L'amour décortiqué : Retour à Reims, Didier Eribon

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Didier Eribon est un sociologue, professeur d’université à Paris. Il est également l’auteur d’un Dictionnaire des identités gays et lesbiennes, et d’un ouvrage passionnant, Réflexions sur la question gay.

 Dans cet essai, il parle de lui. Originaire d’un milieu ouvrier de Reims, il raconte la façon dont il est devenu lui-même en vivant son désir. Son parcours, son arrivée en ville, mais aussi l’éclosion de l’homosexualité dans la société des années 70, encore sévèrement réprouvée.

Qu’est-ce qu’un désir qui doit se taire, se cacher, se nier en public ; qui vit dans la crainte d’être moqué, stigmatisé ou psychanalysé, puis, une fois dépassé ce stade de la peur, qui doit sans cesse s’affirmer, se réaffirmer et se proclamer, parfois de manière théâtrale, surjouée, agressive, « outrancière » , « prosélyte », « militante », son droit d’exister ? Un désir qui porte en lui une essentielle fragilité, une vulnérabilité consciente d’elle-même, et éprouvée en tout lieu et en tout moment.

      Je trouve son récit pudique et justement analysé. On découvre le parcours complexe d’un jeune adulte qui se découvre. Pour être lui-même doit vivre hors de son milieu social. Didier Eribon alterne subtilement entre ses souvenirs et l’analyse d’une société. 

L’insulte est une citation venue du passé. Elle n’a de sens que parce qu’elle a été répétée par tant d’autres locuteurs auparavant. Mais elle représente aussi, pour ceux qu’elle vise, une projection dans l’avenir : le présentiment affreux que ces mots et la violence dont ils sont porteurs les accompagneront tout au long de leur vie .

  A travers sa propre histoire, il aborde des thématiques encore très ancrées : c’est ce qui fait toute la force de ce petit livre vite dévoré. Une lecture éclairante.

L’amour tempêtueux : La Bâtarde, Violette Leduc

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« Je suis un désert qui monologue », m’a écrit un jour Violette Leduc. J’ai rencontré dans les déserts des beautés innombrables. Et quiconque nous parle du fond de sa solitude nous parle de nous

Simone de Beauvoir

                    S’embarquer dans un livre de Violette Leduc, c’est prendre à bras-le-corps la tempête du désir. Bourrasques de mots, phrases tournoyantes, tout est agencé pour bouleverser l’équilibre des préjugés. Amie de Simone de Beauvoir et de Jean Genet, elle est encor aujourd’hui assez ignorée par la critique et les lecteurs. Pour cause : elle a été de nombreuses fois censurée dans les années 60, non encore assez mûres pour recevoir une œuvre aussi souveraine. J’ai bon espoir : un film (bande annonce par-ici) l’a récemment présentée au grand public dans un portrait remarquable.

      La Bâtarde m’a bousculée pour son lyrisme. Nous découvrons les amours de la narratrice, volatiles mais animés d'un désir puissant. J'aime son goût pour un verbe qui chante le désir, le loue dans sa beauté.

Minuit moins vingt. Mes parents dorment, l’appartement dort, l’immeuble dort. Tu pourrais venir, la ville est un masque. Tu ne viendras pas. Nous tenons compagnie à la nuit. Mon rêve. Ton souffle sur ma main qui t’écrit. La nuit, cela est plus facile. Les distances, les nôtres, sont discrètes. J’embrasse tes phrases, j’embrasse tes mots, je promène mes lèvres sur ton nom. Quand seras-tu dans mes bras ? La glace dit le creux de mes épaules lorsque je m’habille, lorsque je me déshabille. C’est toi, c’est ta signature sur mes paupières baissées.

Violette Leduc nous fait deviner nos attachements, nos sentiments, dans le quotidien qui nous entoure. Comme l'écrit Simone de Beauvoir dans la très belle préface de La Bâtarde, « elle chérit les choses. Pour Violette Leduc, le langage est en elles et le risque que court l’écrivain est de les trahir. Ses compagnons favoris, ce sont les objets familiers. Elle nous les fait voir ». L’amour fait ainsi s’émouvoir notre quotidien dans ses moindres détails.

«Je descendais un escalier moelleux qui pouvait mener à un sous-sol d’amis, je tenais la rampe-cordelière, ma main glissait pour le relief et le contraste avec les marches pâmées sous le tapis de l’escalier. Ma main glissait fort sur la cordelière avec les réminiscences des cordages : le paquebot du Havre lorsque j’étais allée en colonie de vacances. Un nœud : Southampton. Un nœud : Isabelle. Mon désir. Un nœud, un nœud, un nœud, un nœud. Des épis de lavande, le bleu abstrait de la lavande sur sa tige, les desserts succulents, les baisers, les troupeaux ondulants, la soûlerie d’herbe verte, la surveillance maternelle de la châtelaine.

Une lecture bouleversante, pleine de vérité et de la petite musique du désir.

L’ amour embrasé : Fou de Vincent, Hervé Guibert.

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   Hervé aime le jeune Vincent, figure de l’impétuosité et de la violence du désir. Vincent ne vit pas ; il se consume. Les drogues lui font passer dans le sang l’exaltation qu’il pense ne pas avoir en lui pour vivre. Et pourtant, Hervé aime Vincent, à en devenir fou, fou de désir.

     C’est un roman foudroyant, par sa sacralité et sa fragilité. Si Hervé est violemment épris de Vincent, il reconnaît à cet amour sa précarité, son instabilité. Son caractère éphémère, aussi.

Détenir une petite quantité de drogue, son aliment, quand je passe une soirée avec Vincent, c’est me munir d’un balancier pour aller jusqu’au bout du fil lui ravir son corps .

        Les mots sont comme extraits à vif, encore tout brûlants de désir, du cœur du narrateur.

ça m’a rappelé ces nuits blanches juvéniles à deux, les toutes premières, où la sensualité l’emporte sur l’épuisement, où la recherche vaine du plaisir devient plus exaltante que le plaisir attendu, et où les corps se mettent à dégager une étrange odeur, au-delà de la sexualité, une sueur d’absolu.

Une belle lecture, qui vous laisse tout pantelant, remué par la force de ces mots et la puissance de ce désir.

 

L’amour opprimé : Avant la nuit, Reinaldo Arenas.

     

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Seul roman étranger dans cette sélection. Sans doute le plus poignant. Il me permet de mettre en lumière la véritable répression qui s’exerce dans le monde. Nous en sommes préservés grâce à une société qui a légalisé l’homosexualité.

Reinaldo Arenas est un écrivain cubain né en 1943, homosexuel, qui va connaître les affres du régime castriste. De la prison au camp de travail, il n’aura de cesse d’essayer de survivre, animé par son désir et l'écriture.

La beauté de la relation sexuelle, c’est la spontanéité de la conquête et le secret dans lequel cette conquête se réalise.

 Avant la nuit est aussi un hommage aux écrivains cubains amis de Arenas. En raison de leur homosexualité ils ont été jetés aux oubliettes de la littérature.

 Il y a un souffle dans son œuvre, qui voudrait secouer Cuba d’un vent de liberté.

 

 

La prudence politique est motivée essentiellement par la crainte de mourir de faim ; certains n’osent même plus signer un document critique contre la dictature castriste, d’autres préfèrent sombrer dans une léthargie apolitique et se mettent à écrire des articles sur la Belgique. La lâcheté est toujours pathétique, mais l’injustice et la stupidité sont encore plus exaspérantes.

 Une œuvre percutante. Elle nous rappelle que nous oublions parfois le goût de la liberté, tant nous en sommes repus. Elle nous est quotidienne et nous ne savons plus nous en réjouir.

 L’amour en fuite : Le journal du voleur, Jean Genet

         

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Jean Genet fait partie de mon panthéon littéraire. J’admire sa fougue. La finesse avec laquelle il cisèle ses amours dans la course effrénée de sa vie. Tantôt bandit, tantôt voyageur, Genet reste un vagabond de l’amour, qui bourlingue au gré de son désir.

Je serai pris dans l’amour, comme on l’est dans la glace, ou la boue, ou la peur.

Au cours de ce Journal, on découvre ses amours successives. On découvre aussi un univers, un décor : la culture homosexuelle. Ses contours nous sont donnés à voir.  Genet nous touche par la fulgurance de son désir, la portée de ses mots qui le divinisent.

Je comprends ce qui lie le sculpteur à sa terre, le peintre à ses couleurs, chaque ouvrier à la matière qu’il travaille, et la docilité, l’acquiescement de la matière aux gestes de celui qui l’anime, je ne sais quel amour des doigts passe dans ces plis, ces trous, ces bosses.

Une lecture entraînante, qui nous emmène dans les méandres du désir.

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