Deuxième article dans la série Désir(s), qui constitue ma réponse à tous ces sombres événements qui composent notre actualité réprimant l’homosexualité (premier épisode ici). A la norme qui voudrait tout classer et étiqueter, j’oppose la beauté d’amours qui ne sont pas « différents », ou « anormaux », mais qui sont amour. Je vous propose un panorama de quatre films, des pépites, par des réalisateurs qui savent capter l’intensité.

Le plus pudique : La naissance des Pieuvres, Céline Sciamma

            Une piscine, de la natation synchronisée. Le symbole paraît couru d’avance : l’eau, c’est le désir qui point. Le désir féminin. Et pourtant. En voyant ces ballets de jeunes filles dans l’eau, on croirait assister à des naissances. Au fil du film, les caractères se révèlent, les désirs s’incarnent.  Et tout passe par l’eau, où les chorégraphies s’ébauchent, où on apprivoise les gestes, son corps. Plongée dans le grand bain du cinéma, avec la pudeur et l’authenticité de Céline Sciamma.

 

          Trois jeunes filles, les étés d’ennui de l’adolescence dans une ville de province, et l’attente du désir. Au cours du film, chacune va connaître des émois, des bousculades dans son identité. L’une est effrontée : il s’agit de Floriane, meneuse de l’équipe de natation synchronisée. Elle se dissimule derrière sa grande féminité, qu’elle utilise comme une apparence de confiance en soi : en vérité, elle n’en sait pas plus que les autres et nourrit autant d’appréhension face au désir qu’ Anne et Marie, deux autres caractères du film.

 

     Anne, pour sa part, est jalouse et mal à l’aise dans son corps qu’elle n’arrive pas encore à habiter. Alors, elle épie, envie les amours naissantes des autres et espère rencontrer le désir. La dernière, Marie, ressent, sans pouvoir nommer. Elle nourrit une fascination pour Floriane, mais les mots ne viennent pas : les gestes d’amour sont cependant esquissés, rêvés, espérés. Mais ce film est aussi sincère car il nous montre l’adolescence dans sa cruauté.  

 

          Le film est régulièrement entrecoupé de scènes à la piscine, où les corps s’ébattent dans l’eau, dansent, prennent possession d’eux-mêmes. On est frappé par les chorégraphies millimétrées, ces corps rendus identiques,  ces visages tous figés par des sourires rayonnants qu’impose la natation synchronisée. Derrière cette ressemblance des nageuses entre elles, on devine que Céline Sciamma cherche à épingler un certain conformisme, puisqu’une seule identité féminine est affirmée, il faut s’y plier, suivre le rythme cadencé. Se synchroniser au genre féminin.  Mais en s’agitant de la sorte, les nageuses rendent aussi les eaux plus troubles : c’est le désir-même qui est subtilement  troublé par Céline Sciamma.

 

Le plus lumineux : A Single man, Tom Ford

 

        Détail intéressant dès le titre de ce film, qui en annonce la tonalité singulière. Le titre original, en anglais, a été conservé. Or, le mot anglais, « single », a une certaine ambiguïté ici. Il peut signifier, dans son premier sens associé à « man » (l’homme), le célibataire. C’est le cas du personnage de George, qui vient de perdre tragiquement son jeune compagnon dans un accident de voiture. Mais comme le prouve le titre choisi au Québec, Un homme au singulier, l’accent semble mis sur la singularité, la différence, c’est-à-dire la richesse.

                   C’est surtout les images qui m’ont plu dans ce film. Elles me bouleversent plus que l’histoire. Car à travers la perte de son ami, George est amené en vérité à scruter son propre désir, son identité. S’il est parfois au bord du gouffre, c’est finalement à ce désir qu’il se raccroche.

 

               Il y a un procédé magnifique dans le film, qui est porteur : des souvenirs, ou des pensées sont subitement teintées d’une lumière dorée. Ainsi, ces images du désir sont rendues sublimes, presque saintes, sacrées. Ainsi, peu à peu, c’est le désir qui recolore la vie de George, la nourrit de projets et de possibilités de vivre.

 

 

Le plus haletant : Théo et Hugo dans l’même bateau

   

                         C’EST UNE RENCONTRE INNATTENDUE, FOUDROYANTE. Théo et Hugo font connaissance d’abord par le toucher, comme aveugles, dans une occulte boîte de nuit. Plongés dans l’obscurité, ils se découvrent, et des sentiments viennent très vite se loger dans ces deux corps qui se plaisent.

Un amour de plus dans le monde, depuis cette nuit. On a vraiment fait l’amour. Fait. On l’a fabriqué, ensemble.

Théo

 

         Mais de cet émoi premier, une fois la rue retrouvée, naît une profonde inquiétude. Les deux jeunes hommes ne se sont pas protégés. Tout pris entiers par leur désir, bouleversés par la beauté de l’un et de l’autre, ils ont baissé leur garde. Ils sont désormais en proie en même temps qu’à la naissance de leurs sentiments à la plus grande angoisse. Ils sont contaminés par le virus du sida.

           Le film est rangé dans la catégorie « drame » : mais il me semble qu’il est bien plus que cela. Le tempo est donné dès la rencontre de leurs corps : régulièrement nous sont indiquées ces minutes filent, s’échappent. Nos deux personnages n’auront cesse de courir après. De courir pour ne pas se retourner sur cet événement à la fois tragique et beau, puisqu’il signe la naissance de leur amour. De s’étreindre alors leur colère voudrait les faire se frapper. D’apprivoiser le sort, la menace de la maladie, et de croire en leur amour qui naît, et qui ne faiblit pas. Ce film est donc une nuit d’amour, avec ses exaltations et ses contrariétés. Mais toujours animée par un fou désir de vivre.

on s’est désiré. On s’est désiré, trop . (…) C’est con le désir, hein ? Mais c’est bon de te désirer comme je te désire

Hugo

ATTENTION : S’il est, par sa scénographie et ses jeux d’acteurs, véritablement une œuvre d’art, le film est susceptible de heurter la sensibilité des plus jeunes et/ou des plus pudiques. Le réalisateur a souhaité porter à l’écran un désir, dans son impétuosité, sa nudité.  En salles, il est interdit au moins de dix-huit ans.

 

Le plus controversé : La vie d’Adèle, Abdellafif Kechiche

                     Ce film a fait couler beaucoup d’encre. C’est pourquoi j’ai choisi de terminer par lui. C’est en réalité un objet cinématographique aux nombreuses facettes, d’une grande complexité que je ne prétends pas résoudre. Vous y découvrirez l’histoire de Léa et d’Adèle, qui se veut comme le portrait d’un couple avant d’être un couple lesbien.

                  Pour certains critiques, la caméra ne s’était jamais autant approchée du corps féminin avant La vie d’Adèle. Je ne suis pas une grande spécialiste, mais il est vrai que le film a cette grande qualité de saisir les caractères dans leur chair. Je crois que c’est même ce qui en fait la grande beauté. C’est du moins ce qui m’a le plus émue ; assister à la naissance du désir dans les visages, les corps, les voix. Etre si près qu’on peut ressentir le trouble. Ce film est aussi, je crois, celui d’une génération. En l’occurrence, la mienne. Beaucoup se sont comprises, assumées à travers ce film qui a été un coup de tonnerre dans le paysage cinématographique actuel. Aujourd’hui, se teinter les cheveux en bleu, comme Léa, l’héroïne, est devenu un symbole, une revendication de son désir et de son identité intime.

           Alors oui. Le film peut choquer. Pour sa nudité. Sa crudité. On a parfois l’impression que la caméra de Kechiche déshabille les actrices. C’est une des principales faiblesses du film. Le regard masculin du réalisateur est constamment présent et manque de sincérité. On a parfois l’impression, notamment pendant les longues scènes frémissantes du film (une vingtaine de minutes) de se trouver non face à une scène d’amour mais face à un fantasme masculin. L’auteure de l’œuvre d’origine – une bd, autobiographique, Le bleu est une couleur chaude -  qui a donné naissance à cette adaptation filmique, Julie Maroh, a d’ailleurs accusé ce regard masculin, son outrance. Mais je ne crois pas pour autant  que le film soit uniquement un film «à cause », militant, et par là artificiel.

        Je trouve qu’Abdellatif Kechiche, en approchant les visages, sait aussi nous faire lire des choses dans ce désir, dans ce couple d’Adèle et Léa. Il y a cette scène où Adèle comprend qu’elle ne pourra jamais donner d’enfant à Léa, bouleversante, et qu’elle a été quittée pour cela. Ce qui me touche aussi dans le film, c’est que Kechiche n’enferme pas le désir. Il en saisit la vivacité, l’usure, l’intempérance et la volatilité. Mais aussi la promesse, car c’est un couple émouvant que celui d’Adèle et Léa.

     En somme, on peut reprocher beaucoup de choses à Abdellafif Kechiche dans ce film. Mais je trouve qu’il s’est essayé à un sujet à la fois noueux et palpitant : l’homosexualité féminine, si discrète, mais qui mérite tant d’être honorée, célébrée en toute authenticité dans des œuvres d’art. Peu de femmes s’y risquent, dans le paysage littéraire et cinématographique contemporain. Pour moi, Kechiche s’inscrit dans une lignée d’artistes masculins qui ont tenté de donner corps à ce sujet : Pierre Louÿs et ses Chansons de Bilitis, Verlaine et ses Amies…  Qu’il soit remercié pour son audace et les possibilités qu’il ouvre à la création, tout comme de rendre possible à tant d'individus de se reconnaître dans son film, et d'y croire.

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