ON NE TROUVE SOUVENT PAS LES MOTS quand il s’agit de parler du sida. Pudeur, gêne ou fuite font qu’on se dérobe. Peu se sentent concerné(e)s par ce mal qui semble toujours toucher les autres. J’ai donc ressenti le désir, le besoin de mettre le projecteur sur cette maladie à travers des œuvres qui m’ont touchée. Elles en traitent à travers un prisme d’émotions et un langage : elles me touchent autant que certaines campagnes de prévention.  Cet article n’a pas vocation à être sinistre : les œuvres  que je vous propose sont pleines de courage, de détermination, d’envie de vivre mais aussi de lucidité et de philosophie par rapport aux choses de la vie.

 

Une BD : Les pilules bleues

                     Enfin une bande dessinée qui montre que le sida n’est pas que l’affaire de ceux qui vivent un désir homosexuel ! Les Pilules bleues est une œuvre pleine d’espoir. Nous découvrons un couple, Claire et Thomas, qui construisent leur vie ensemble malgré la maladie de Claire. Nous vivons successivement leur rencontre, l’amour qui point, puis la révélation de la séropositivité, la construction du couple. Avec ses déboires, mais aussi ses toutes forces, ses ressources.

 

            J’ai pensé au début que le dessin (sans couleurs, plutôt épais) broierait du noir et tournerait en rond autour de la fatalité de la maladie. Mais c’est tout le contraire ! La bd réalise un subtil mélange entre lucidité et gravité, vitalité et essoufflement. Ce qui l’emporte, c’est la construction de cet amour. Beaucoup d’humour aide cette histoire à avancer (comment résoudre la question de ces deux corps qui se plaisent mais ne peuvent pas totalement se toucher, la question du préservatif, par exemple) et maintient debout les personnages. On finit presque par oublier la maladie en suivant l’histoire de ce couple : c’est finalement un beau défi gagné, qui nous invite aussi à savourer la vie à chaque seconde.

 

Les pillules bleues, Frederik Peeters, ed. Atrabile, 2001

Un roman : A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, Hervé Guibert

            

                J’aime passionnément Hervé Guibert. Je ne sais d’ailleurs plus trop pourquoi j’ai commencé à le lire. Ni comment il s’est niché dans ma vie. Il fait partie d’une lignée d’auteurs que j’aime beaucoup, car j’ai une fascination pour les écrivains de l’homosexualité. De Guibert, j’aime sa fulgurance, son pressant désir de vivre : c’est un être embrasé. On peut d’ailleurs découvrir Guibert par Fou de Vincent, que je place dans mes œuvres favorites mettant en mots le désir.

        A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie est un journal autofictionnel, qui épouse une partie (la dernière) de la vie de Guibert : il a été emporté par le sida à l’âge de 36 ans. A l’époque où le sida ne s’était pas encore vraiment fait connaître, et où on commençait à peine à murmurer son nom.  On y découvre les coulisses du traitement de la maladie. L’auteur alterne assez habilement d’ailleurs entre le traitement médical et le traitement social qu’il en est fait ; le roman est traversé par la honte d’avouer sa séropositivité.

« L’aveu comportait quelque chose d’atroce : dire qu’on était malade ne faisait qu’accréditer la maladie, elle devenait réelle tout à coup, sans appel, et semblait tirer sa puissance et ses forces destructrices du crédit qu’on lui accordait. »

Ce qui m’a le plus frappée, c’est la façon dont nous sommes plongés dans l’intimité avec la maladie. Intimité de l’auteur, son corps mais aussi celle de ses amis. L’incertitude des personnages face au mal qui les ronge est bouleversante. Dans une époque du progrès médical, où la science triomphe, on a du mal à réaliser qu’une maladie puisse être tant méconnue. J’ai aussi été sensible à l’écriture du corps. Si dans Fou de Vincent j’avais été séduite par cet écrivain qui sanctifiait le corps, il le ramène ici à sa périssable intensité.

« Il me raconta à quel point le corps, il l’avait oublié, lancé dans les circuits médicaux, perd toute identité, ne reste plus qu’un paquet de chair involontaire, brinquebalé par-ci et par-là , à peine un matricule un nom passé dans la moulinette administrative, exsangue de son histoire et de sa dignité. »

  En somme, ce journal nous propose une plongée intime et sincère dans le vécu du sida. Nous découvrons à fleur de peau ce qu’est qu’être séropositif à travers une certaine angoisse palpable du narrateur : il a l’impression d’éprouver parmi les premiers ce mal méconnu. Si sa maladie progresse au fil des pages, son désir de vivre et sa lucidité croissent aussi. Et finalement, l’écriture d’Hervé Guibert, en elle-même, palpite. Ses phrases sont comme de longs souffles, elles nous rappellent ce geste vital et précieux que nous exécutons sans en avoir conscience : respirer.

« La mort me semblait horriblement belle, féériquement atroce, et puis je pris en grippe son bric-à-brac, remisai le crâne de l’étudiant en médecine, fuis les cimetières comme la peste, j’étais passé à un autre stade de l’amour de la mort, comme imprégné par elle au plus profond je n’avais plus besoin de son décorum mais d’une intimité plus grande avec elle, je continuais inlassablement de quérir son sentiment, le plus précieux et le plus haïssable d’entre tous, sa peur et sa convoitise. »

Un film : 120 battements par minute

Je n’ai pas encore le loisir de regarder ce film, récompensé à Cannes. Je joins néanmoins la bande-annonce et un article en attendant mon visionnage en juin !

Film français de Robin Campillo, avec Adèle Haenel,  Nahel Perez Biscayard, Arnaud Valois.

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