Il est toujours question, n'est-ce pas, de refaire le monde puisque, pardi, tant qu'il y aura une aube à suivre il ne sera jamais fait

Jean Pierre Siméon,p25

 

SAUVER LE MONDE PAR LA POESIE : est-ce réaliste ? Est-ce utopique ?

A lire les premières lignes de l'essai de Jean-Pierre Siméon, je me questionne. D'autant plus que le Printemps des Poètes, dont il est le créateur, célébrait cette année l'Afrique : actuellement de l'autre côté de l'océan, l'Afrique se meurt avec une des plus grandes crises alimentaires de son histoire. Les guerres de Boko Haram, les sécheresses, les aléas climatiques combinés causent une grave récession de ressources.

Lors de la conférence organisée par le Printemps des Poètes à Lyon, où Jean-Pierre-Siméon était présent, j'ai eu envie d'interpeller ces poètes qui dissertaient sur est-ce que la poésie est utile ou pas : dans des situations de crise, l'humain, je pense, prime. Célébrer l'Afrique alors qu'elle se meurt avait presque quelque chose d'ironique qui m'a irritée.

Mais j'ai malgré tout pris le temps de lire calmement l'ouvrage  qui est par ailleurs très intéressant. Parce que si la poésie ne peut rien faire pour la catastrophe que traverse l'Afrique actuellement, elle fait émerger beaucoup de voix poétiques fortes. La richesse de ce printemps m'a montré que la poésie africaine est belle et vivante : elle permet de faire entendre la voix de ce continent souvent trop oublié et considéré comme un désert.

Sauver le monde par la poésie, donc. Mais pourquoi ? Et surtout, comment ?

L'auteur s'attaque tout d'abord au visible : l'absence de poésie dans le paysage. Notre société serait gangrainée par une obsession du réel. Nous réduirions les mots à leur sens commun. Pour lui, la poésie devrait être présente partout, dans les transports en commun, dans la rue, à la radio, à la télévision, dans le ciel... Parce que sinon, nous nous contentons d'un réel pauvre. Je partage son point de vue : la poésie intensifie notre vie.

C'est affaire d'intensité. Le poème, vecteur d'intensité, nous rebranche à la vie, quand inversion paradoxale, on pense être "connecté" ou "branché".

Jean Pierre Siméon, p49

Autre grand mal :  notre époque serait plus bavarde que les autres. Pour lui, les médias (radio, télévision, tweet, presse écrite, internet) diffusent un verbiage incessant qui nous fait perdre de vue le sens des mots. Sur ce point j'ai un désaccord avec Jean-Pierre Siméon. Je déteste les arguments du type "C'était mieux avant". Pendant la conférence, et à la lecture du livre j'ai senti ma jeunesse agressée. C'est si facile de critiquer l'époque actuelle, ça ne donne pas confiance à ceux qui vont la construire. Moi, je crois en la richesse de notre poésie contemporaine, je ne crois pas qu'elle soit plus pauvre qu'avant.

Plus le monde avance, plus tout est singulièrement différent : comparer pour établir une hiérarchie est inutile. Concentrons-nous sur le vécu. Je ne pense pas non plus que notre époque soit plus bavarde qu'une autre. Elle communique différemment.  Ce qui serait tragique, c'est qu'elle ne communique pas du tout. Là, ce serait la mort de la Poésie. Ma comparaison est osée, mais pour moi ceux (ils sont rares) qui manient l'art du tweet peuvent être comparés à La Rochefoucaud, qui privilégiait les formes concises, ou encore à des poètes de la forme brève comme René Char dans ses  Feuillets d'Hypnos. La nouveauté, pour moi, enrichit. Quelques exemples de l'art du Tweet : 

Cessons d'être si négatifs sur le présent et l'avenir ! L'avenir a des zones d'ombres, mais l'optimisme est un bon point de départ.

La critique de l'auteur tend parfois vers le pessimisme et c'est là une des pierres d'achoppement de sa pensée, je trouve. Néanmoins, je reconnais que nous perdons de vue, peut-être, par ce verbiage continuel le goût du silence auquel je consacrerai un article.

Autre fléau dénoncé par Jean-Pierre Siméon : le goût pour la fiction. Qu'il s'agisse de "larver" sur les réseaux sociaux ou de lire des romans, pour lui, nous préférons la fable. Nous nous racontons des histoires. La poésie est, selon lui, la seule chose qui ne soit pas un "racontard" : elle nous permet d'accéder à une vérité intérieure.

Quiconque entend un poème sent qu'il y a là une tentative de rendre justice à la réalité telle qu'il la vit en la restituant directement. Il éprouve.

Ainsi jaillit le paradoxe : la poésie nous ferait fuir le réel dans sa pauvreté pour mieux le retrouver dans sa beauté. Par une forme qui nous charme, mais parle à notre sensibilité intime du réel. Pour Jean-Pierre Siméon, il y a là une forme d'instinct. Le poème a un côté brut, à vif. C'est une "dissonnance" qui nous titille. 

Alors, comment s'y prendre ? Comment prétendre que la poésie peut faire agir ? Pour l'auteur, la poésie fait de nous des citoyens libres. Si nous lisons activement le poème, notre conscience se libère. Et nous devenons des acteurs, en mouvement. 

La poésie est la condition d'une cité libre.

Et comment cette libération s'opère-t-elle ? La poésie, simplement, nous invite à fermer les yeux. Comme des aveugles, nous découvrons ce que les autres sont habitués à voir et ne voient plus.  A savourer la beauté du monde, ce que l'auteur nomme la "saveur d'être" alors qu'habituellement, nous sommes "repus d'évidences". "La raison d'être" de la poésie est donc de "donner à voir".

A nouveau, j'ai un désaccord avec Jean-Pierre Siméon. Oui, pense qu'il est important de donner plus de place à la Poésie. Elle est vitale. Elle m'aide à vivre. Mais si nous vivions constamment sous perfusion poétique, nous ne serions plus connectés à la réalité. Nous mourrions d'extase. Cette réalité, aussi brutale et pauvre soit-elle, permet l'existence de la poésie. Elle en est la condition.

Pour moi c'est un peu comme la boue du poète Baudelaire, avec laquelle il dit fabriquer de l'or. Le réel nous est nécessaire, et personnellement je ne le mets pas à distance. Par exemple, un poète comme Eugène Guillevic revient à ces ingrédients essentiels que sont la pierre, l'oiseau, le ciel, l'eau. Il ne pare pas ces éléments de notre quotidien de mille artifices. Il les énonce tels qu'ils sont.

Je pense que Jean-Pierre Siméon a besoin de réalité pour affermir sa pensée. D'allumer la télévision, de voir que l'Afrique se meurt et de quitter son quotidien confortable d'européen. Pour moi, la poésie fait aussi sortir de soi. Ces poètes africains du passé qui sont célébrés se retourneraient peut-être dans leur tombe de voir le flou qui est fait sur la situation  africaine actuelle. Il y a presque quelque chose d'aveugle dans cette célébration.

 

                                                                      *                                                                 

 

Pour conclure : c'est un essai intéressant. Il me questionne sur l'importance de la poésie dans nos vies, qui est vitale. Par sa verve critique, il nous invite à nous battre pour que la poésie investisse des lieux déshérités.  Mais le discours de Jean-Pierre Siméon est celui d'un intellectuel.

Je n'aime pas qu'on critique toute autre forme de poésie que celle des "poètes". Il fait de ces poètes des figures d'autorité. Mais je pense qu'il faut valoriser les autres formes de poésie : le slam, la chanson, le tag. Nous avons tous le droit à la Poésie.

La poésie de Grand Corps Malade, slameur

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