LES MOTS SONT TISSES DANS NOTRE VIE. Nous nous exprimons avec eux, nous pensons avec eux, nous agissons avec eux. Des mots en moi, secrets, cachés dans les replis de mon être, et des mots hors de moi, quand je discours.

 Or, ces mots sont source de pouvoir. C'est une évidence : il existe des orateurs, des comédiens, des professeurs qui nous fascinent et nous émeuvent par la seule force de leur discours. Ce langage qu'ils manient avec panache, nous l'apprenons tous à l'école dès notre plus jeune âge. La grammaire, les conjugaisons, nous permettent de maîtriser la langue, d'en faire un outil de pouvoir. C'est ce que Nicole Ferroni, humoriste, énonce avec finesse dans sa chronique "L'orthographe, oui, mais pourquoi ?" https://www.youtube.com/watch?v=IYx_X0wlrHg

 

     Vu d'ici, tout le monde  semble disposer de ce pouvoir : on nous donne  la possibilité de nous exprimer correctement à l'école. C'est une des grandes qualités de notre système républicain : apprendre à lire, écrire, qui sont des connaissances de base pour s'en sortir dans la vie. L'école est un droit, et en France, comme nous avons de la chance d'en avoir une ! C'est une force incontestable.

   En vérité, elle ne nous donne pas un pouvoir, elle nous en retire un : cet appareil d'apprentissage semble bien plus museler notre langage que l'autonomiser. Par le dressage à l'école, on institue en vérité des rapports de pouvoir invisibles : nous les subissons.

C'est la thèse que développe le sociologue français Pierre Bourdieu, dans l'ouvrage Langage et pouvoir symbolique.  Pour lui, notre langage est soumis à ce qu'il nomme des "relations de pouvoir symboliques".

En clair : c'est un peu comme si nous vivions sur un gigantesque marché où chaque individu se voit attribuer une valeur selon le degré langue qu'il parle. Comme tout marché, il  existe des contrôles : pour Bourdieu, ce sont les classes dominantes (intellectuelles) qui les supervisent, en attribuant des sanctions. Je fais une faute de conjugaison? On me sanctionne. Et je n'apparais pas comme crédible sur le marché.

Tout est fait pour que nous n'interrogions pas ces règles : Bourdieu parle ainsi d'un "mystère du ministère". Cela signifie que nous ne savons pas pourquoi ces règles sont justes, mais elles le sont de façon naturelle. Avez-vous déjà essayé d'interroger un grammairien sur le pourquoi d'une règle de grammaire ? Moi, oui ! ;-) Et à la source, il y a toujours un "c'est comme ça, c'est la règle". Inexplicable mystère. Pour Bourdieu, les classes dominantes institueraient une langue officielle : celle que nous parlons, la seule digne d'être parlée.

Par exemple, lorsque l'Académie Française décerne un prix littéraire, que consacre-t-elle ? La beauté d'un style ? L'originalité d'une langue ? Pour Pierre Bourdieu, certainement pas. En donnant un prix, une institution de dominants telle que la Coupole dit : "OK les gars. Celui-là est bien réglo. Voilà la langue que nous devons tous parler. C'est un bon exemple à suivre, celui-là maîtrise bien les règles de grammaire".  A-t-on déjà vu un romancier qui ferait des fautes à chaque phrase se faire publier ? Non. Même si son style était à couper le souffle ? Niet.

Et cette hypothèse est aussi tout à fait valable avec les écrivains qui s'amusent à défier les règles d'un langage bien peigné : Louis Ferdinand Céline, par exemple. En publiant Voyage au bout de la nuit, l'écrivain déploie une langue gouailleuse, faite d'un parler dit "populaire" : ses pages sont pleines de gros mots et de fautes. En consacrant le roman du prix Renaudot en 1932, c'est comme si ces journalistes avaient dit : "Voyez, cet argot ! Ce n'est pas le français correct". Aurait-on vraiment publié ce roman s'il n'avait pas d'intérêt par rapport à la langue française "officielle" ? J'ai des doutes. Qu'il s'agisse de témoigner de la créativité du langage ou de sanctionner des emplois oraux fautifs (qui font rire parce qu'ils ne sont pas conformes), même Céline, malgré lui, tombe dans ce piège irréductible d'une langue de référence, codifiée.  Qu'on parle de patois, ou d'argot, on se situe toujours par rapport à une langue officielle, instituée par les dominants.

Ce serait bien triste si je m'en arrêtais là : nous resterions prisonniers de l'orthographe, de notre propre langue, qui pourtant, est sensée nous donner notre liberté ! Je pense que si l'école nous donne une base ( le langage), on peut réussir à détourner ces relations de pouvoir grâce au style.  Le style, pour Bourdieu, c'est un  "écart individuel par rapport à la norme linguistique". Il nous permet d'aller plus loin, de retrouver une part de personnel dans la langue que nous manions. Et trouver "son" style, c'est aussi valable pour la parole, l'expression orale. Ainsi, si je trouve une façon à moi d'habiter une langue que je fais mienne, alors j'ai du pouvoir, et du style.

Je vous encourage ainsi, à votre tour, à trouver votre parole, et votre style ! 

Pour clore cet article, j'aimerais partager ce documentaire exceptionnel, "A voix haute" . Des journalistes ont suivi un groupe de jeunes d'une fac de Seine-Saint-Denis  lancé dans un concours d'éloquence parisien. Défi impossible ? Ils nous prouvent que oui, on peut venir à bout de ces relations de pouvoir. Et comment ? En maîtrisant le langage dans ses codes, certes. Mais en faisant leur la parole en la colorant de leur propre style.

https://rutube.ru/video/3fd66feddbc541b194ab8c14a7b84339/

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